✦ poème
Le Chant de Soeur Marie <3
18/04/2026
En l'an du Seigneur mil deux cent et soixante,
Dans le couvent de pierre où j'avais fait vœu,
Je portais la bure et la croix pesante,
Et croyais tenir Dieu entre mes deux mains.
Il vint un soir d'automne avec les marchands,
Un homme brun aux yeux couleur cuir,
Qui demanda l'eau et le pain des errants
Et s'assit dans la cour sans chercher à fuire.
Je lui portai le pain. Nos mains se touchèrent.
Ce fut si peu de chose et pourtant si grand,
Comme si la pierre de l'église entière
S'était fendue en deux sous un coup de vent.
Je priai trois jours contre cette chaleur,
Je portai le cilice et les nuits sans sommeil,
Je demandai pardon du fond de mon cœur
Mais Dieu restait muet derrière son soleil.
La quatrième nuit je quittai ma cellule,
Pieds nus sur les dalles froides du couloir,
Et j'allai vers lui comme marcherait un somnambule,
Portée par quelque chose proche de l’espoir.
Nous nous aimâmes une nuit, une seule,
Dans la grange obscure au fond du verger,
Parmi l'odeur du foin et de la laine neuve,
Sous les étoiles que je n'avais plus priées.
À l'aube il repartit avec ses marchands.
Je restai dans la paille, les yeux sur le ciel,
Et compris que j'avais en un seul moment
Trahi ce que j'étais depuis l'éternelle.
Mes sœurs me trouvèrent au lever du jour.
L'abbesse ne dit rien, son regard dit tout.
On me mura vivante avant le retour
Du soir, dans la chapelle, sous le grand trou.
Je mourus de soif en trois jours et trois nuits,
Les mains à plat sur la pierre qui suintait,
En pensant non pas à Dieu mais à lui,
À ses mains sur les miennes dans le verger.
C'est pour cela que je suis ici, voyageur,
Dans ce cercle où brûlent ceux qui ont aimé
Plus que Dieu lui-même, de toute leur chaleur,
Un visage de chair sur cette terre de feu.
Ne me plains pas. Je brûle mais je me souviens.
Et le souvenir d'une nuit dans le foin
Vaut plus pour moi que tous les royaumes divins
Que je n'aurai jamais, trop humaine et trop loin.