✦ poème
Le Chant du Soldat ♱
18/04/2026
En l'an du Seigneur mil deux cent et soixante,
Sur le chemin du retour, l'âme épuisée,
Je portais mon casque et la maille délabrée,
Le regard vide et les mains tremblantes.
Un soir d'automne où nos corps n'en pouvaient plus,
Épuisés par cette marche sans fin ni trêve,
Nous frappâmes à la porte d'un couvent de pierre
Et demandâmes le pain des âmes perdues.
Une sœur s'approcha de moi, le sourire aux lèvres,
Elle qui se préservait loin du monde et du bruit,
Me tendit le pain dans la lumière de la nuit,
Et nos mains se touchèrent comme une fièvre.
Je ne croyais plus pouvoir ressentir cela,
Moi qui n'étais qu'un soldat revenant de bataille,
Moi dont le cœur avait craqué dans ses entrailles
Le jour où j'avais tué ce que je ne voulais pas.
Car j'avais vu une enfant me regarder en face
Pendant que je tuais les siens sous le ciel romain,
Et ce regard-là ne m'avait plus quitté les mains,
Cette petite fille immobile dans ma trace.
Je croyais servir Dieu, je n'avais servi que l'orgueil.
Je n'étais pas un héros, j'étais un homme ordinaire
Qui avait fait des choses que la nuit ne peut pas taire
Et qui rentrait chez lui sans savoir franchir le seuil.
Alors je priai chaque jour pour retrouver l'espoir,
Pour ne plus être conduit à l'abattoir des hommes,
Pour que quelque chose en moi survive à ce que je sommes,
Mais Dieu restait silencieux derrière son couloir.
La quatrième nuit, les yeux levés vers le ciel,
J'entendis frapper doucement à ma porte.
C'était elle, qui cherchait un peu de réconfort,
Elle qui n'avait jamais aimé que l'Éternel.
Je sortis et la suivis dans la cour silencieuse,
Moi qui ne croyais plus que l'amour existât encore.
Elle a posé sa main sur mon cœur sans décor,
Sur ce cœur qui n'était plus qu'une chose peureuse.
Ce ne fut qu'une nuit, une seule, dans le foin,
Dans la grange obscure au fond du verger sombre,
Parmi l'odeur de la paille et le silence de l'ombre,
Sous les étoiles que je remerciai de loin.
À l'aube je repartis avec les marchands.
Le sol granuleux, la brume encore levante.
Je regardai l'horizon avec une âme vivante
Pour la première fois depuis bien longtemps.
Elle était à Dieu, je ne voulais pas la distraire,
Mais le regard qu'elle me porta ce matin-là
Est gravé en moi plus profond que tout ce que j'ai
Fait ou subi sur cette longue terre.
Aujourd'hui je suis ici, dans la lumière blanche,
Parmi ceux qui ont combattu pour la gloire du Seigneur,
Ceux à qui l'on a promis le repos et l'honneur,
Ceux qui reposent enfin le long de cette branche.
Mais toi, voyageur, dis-moi pourquoi je pleure
Dans ce lieu où l'on dit que toute peine s'efface.
Mon âme a été réparée une nuit, par sa grâce,
Et depuis elle saigne à chaque heure.
Car on peut être au paradis et rester damné,
On peut avoir gagné sa place parmi les saints
Et garder au fond du cœur quelque chose d'humain
Qui ne sera plus jamais consolé.